À retenir
Pour le code, les automatisations ou les textes commerciaux, l’IA est un outil formidable et nous nous en servons tous les jours. Pour l’apprentissage et pour l’art, la littérature en tête, la règle change : un lecteur cherche une relation avec un auteur. Or une étude de juillet 2026 portant sur 14 419 romans autoédités vendus sur Amazon trouve que 20 % contiennent plus d’un quart de texte généré, et aucun ne le signale au lecteur.
Nous vendons un détecteur d’IA. Et nous utilisons l’IA tous les jours pour travailler.
Ça peut surprendre, alors autant le dire tout de suite : nous trouvons cette technologie extraordinaire. Elle comporte aussi de vrais dangers, et nous n’avons aucune envie de les minimiser. Mais la question « faut-il utiliser l’IA ? » ne nous passionne pas, et le débat « l’IA, c’est mal » encore moins. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir où elle a sa place.
Là où l’IA a toute sa place
Quand le travail est logique ou purement commercial, l’IA est une solution exceptionnelle, et il faut s’en servir. Chez nous, ça concerne le code informatique, l’automatisation des tâches répétitives et certains articles de blog.
Personne n’achète un logiciel pour la beauté de son code. Personne ne lit une notice de mise à jour pour faire la connaissance de celui qui l’a rédigée. On attend que ça marche et que ce soit clair. Si une machine y arrive plus vite, tant mieux.
Là où la règle change : apprendre et créer
Deux domaines font exception.
L’apprentissage, d’abord. Quand un professeur demande de rédiger soi-même un devoir, il faut respecter la consigne. Le devoir sert à apprendre, la copie n’en est que la trace. Faire écrire sa dissertation par une machine, c’est demander à quelqu’un d’autre de faire ses pompes à sa place.
L’art, ensuite, et la littérature en particulier. Il existe à nos yeux une sorte de contrat tacite entre un artiste et la personne qui lit, écoute ou regarde son œuvre. Quand nous ouvrons un roman, nous cherchons une relation avec quelqu’un : une voix, une personne qui a vécu des choses et qui a choisi ces mots-là pour les raconter. Nous voulons du vrai.
Un morceau qu’on écoutait tous les jours
Une histoire vécue dans l’équipe résume assez bien notre position.
L’un d’entre nous est tombé un jour sur un morceau de musique. Coup de cœur : il l’écoutait presque tous les jours. Et puis un petit doute est venu. Une vérification plus tard, la réponse est tombée : le morceau avait été généré par une IA.
Il n’est pas devenu moins bon ce jour-là. Les notes étaient les mêmes, la voix aussi. Pourtant, il ne l’écoute plus du tout.
Ce que produit l’IA peut être très réussi. Pour une œuvre, à vrai dire, ça nous est égal : c’est la personne derrière qui nous intéresse.
Nous pensons être nombreux dans ce cas, et les chiffres vont dans ce sens. En novembre 2025, Deezer a fait interroger 9 000 personnes dans huit pays par Ipsos. 97 % n’ont pas su distinguer à l’aveugle un morceau généré d’un morceau humain, et 80 % veulent que la musique entièrement générée soit clairement signalée. Presque personne n’entend la différence, et presque tout le monde veut la connaître.
En juin 2026, Deezer recevait en moyenne 90 000 morceaux générés par jour, plus de la moitié des nouveautés déposées les jours de pointe. Ces morceaux ne font pourtant que 1 à 3 % des écoutes. La plateforme les étiquette pour ses abonnés depuis juin 2025.
Combien de livres écrits par IA sur Amazon ?
La mesure la plus solide à ce jour date de juillet 2026. Des chercheurs de Stony Brook, de Columbia et de l’université du Michigan ont passé au détecteur d’IA, chapitre par chapitre, 14 419 romans autoédités et vendus sur Amazon, parus entre janvier 2023 et mars 2026. 20 % contiennent plus d’un quart de texte généré, 15 % plus de la moitié. Aucun de ces livres ne dit s’il contient du texte produit par une machine.
| Ce que l’étude a mesuré | Résultat |
|---|---|
| Romans analysés en entier | 14 419 |
| Plus de 25 % de texte généré | 2 880, soit 20 % |
| Plus de 50 % de texte généré | 2 168, soit 15 % |
| Aucune trace de texte généré | 62,9 % |
| Part des ventes des livres à plus de 25 % généré, début 2023 | proche de 0 |
| Part des ventes des livres à plus de 25 % généré, 2e trimestre 2026 | environ 20 % |
| Nouveaux entrants du top 25 de leur genre à plus de 25 % généré | de presque 0 à 31 % |
Le corpus couvre la littérature de genre : romance sous toutes ses formes, polar, thriller, fantasy, science-fiction, fiction contemporaine. C’est le terrain où l’on attendait l’IA en premier, parce que les lecteurs y consomment beaucoup et reviennent vers des histoires qu’ils connaissent.
Moins de ventes, mais de plus en plus haut dans les classements
Sur l’ensemble de la période, les livres à plus d’un quart de texte généré représentent 20 % du catalogue étudié mais seulement 12,1 % des ventes. Les lecteurs les achètent moins.
Leur part grimpe quand même. Proche de zéro début 2023, elle atteint environ 20 % des ventes au deuxième trimestre 2026. Ces livres entrent aussi dans le haut des classements : parmi les nouveaux venus du top 25 de leur genre, 31 % contiennent plus d’un quart de texte généré. Le plus vendu d’entre eux a rapporté 643 000 dollars en un an, sur 80 431 exemplaires.
Des auteurs qui gagnent moins
Sur la même période, le nombre de livres qui se vendent a été multiplié par 19,2, les recettes par 8,9 seulement. Il y a donc beaucoup plus de livres pour se partager un gâteau qui grossit moins vite.
Entre les livres parus en 2023 et ceux parus en 2025, le revenu par livre a baissé dans six genres sur huit. Pour les livres sans aucune trace d’IA, la baisse touche sept genres sur huit, et c’est là où l’IA s’est le plus répandue que les auteurs humains perdent le plus de terrain.
Un exemple donne l’échelle. En février 2026, le New York Times a raconté le cas d’une seule personne, présentée sous le nom de Coral Hart, qui a publié en un an plus de 200 romances sous 21 pseudonymes, pour environ 50 000 exemplaires vendus.
Le mouvement dépasse cet échantillon. Aux États-Unis, plus de 3,5 millions de titres autoédités ont reçu un ISBN en 2025, 38,7 % de plus qu’en 2024. L’autoédition représente désormais environ 84 % des livres enregistrés dans le pays.
Précautions de lecture
L’étude est une prépublication, elle n’a pas encore été relue par d’autres chercheurs. Elle porte sur des romans en anglais. Et un détecteur mesure une ressemblance avec la prose des machines : il peut se tromper sur un livre donné. Le choix du seuil de 25 % ne change pas l’ordre de grandeur : à 10 %, la part du catalogue monte à 24,9 % ; à 50 %, elle descend à 15 %.
Ce que fait Amazon
Depuis septembre 2023, Amazon limite chaque compte à trois nouveaux titres par jour sur Kindle Direct Publishing, sa plateforme d’autoédition. Trois par jour, ça fait encore plus de mille livres par an.
Les auteurs doivent aussi déclarer à Amazon tout contenu généré par IA, qu’il s’agisse du texte, des images ou des traductions. Les usages dits « assistés » (correction, idées) n’ont pas à l’être. Surtout, cette déclaration reste interne : le lecteur ne la voit pas au moment de l’achat.
Et l’édition classique ?
Elle n’est pas à l’abri. En mars 2026, Hachette a annulé la sortie américaine du roman d’horreur « Shy Girl » et l’a retiré du marché britannique, après que le New York Times lui a transmis des éléments montrant l’usage d’une IA. L’autrice, Mia Ballard, affirme ne pas s’en être servie et met en cause une personne engagée pour corriger la première version, autoéditée.
En France, la rentrée littéraire a eu son affaire. Nous avons passé en entier dans notre détecteur le roman accusé, avec des textes témoins : notre analyse de « C’était ça ou mourir » détaille la méthode et les limites du résultat.
Alors, quelle importance ?
Chacun a le droit de lire un roman écrit par une machine. Chacun a aussi le droit de le savoir avant de l’acheter.
Le contrat tacite dont nous parlions plus haut tient à une chose simple : le lecteur croit qu’il y a quelqu’un derrière le livre. Quand personne n’y est et que rien ne le signale, il se fait avoir, même si le livre est bon.
La musique a commencé à répondre, avec les étiquettes de Deezer. Amazon dispose déjà de l’information, puisque les auteurs la déclarent. Il suffirait de l’afficher sur la fiche du livre. En Europe, la Commission a publié en mars 2026 un projet de code de bonnes pratiques sur le marquage des contenus générés, dans le cadre de l’AI Act : nous faisons le point sur ces techniques dans notre article sur le filigrane (watermark).
En attendant qu’une étiquette existe, il reste la détection. Un détecteur mesure une ressemblance avec la prose des machines et peut se tromper, nous expliquons pourquoi dans notre article sur le fonctionnement des détecteurs d’IA. Quand rien n’est déclaré, c’est pourtant le seul moyen pour un lecteur, un éditeur ou un jury de poser la question.